Double assassinat dans la rue Morgue de Edgar Poe

Pourquoi ?

Je vous ai parlé il y a quelque temps de l’idée de Cléanthe de donner son avis sur toutes les nouvelles de Henry James, mais séparément. Je trouve que c’est une bonne idée, en tout cas pour les nouvelles qui ne sont pas parues en recueil du temps de l’auteur. En général, des recueils de nouvelles, je ne garde qu’une impression sur le style et souvent j’ai même oublié les nouvelles avant d’avoir fermé le livre. Donc je trouve intéressant d’écrire un billet sur chaque nouvelle surtout quand l’auteur ne leur a pas vraiment donné d’unité. Pour tout vous dire, c’est plus ou moins intéressé que je fais ça : c’est toujours dans l’idée de diminuer ma PAL. En effet, j’ai plein de nouvelles dans mes livres non lus et avec cette méthode, je vais pouvoir les lire pas forcément en entier, en lire une par ci par là. Je trouve ça très sympa : comme ça, je ne me sens obligée à rien !

Je créé une nouvelle catégorie nouvelles où je metterai les billets de ce type.

George Sand et Moi a signalé je ne sais plus où que c’était le bicentenaire de la naissance d’Edgar Allan Poe cette année (je ne savais pas parce que Charles Baudelaire dans sa préface des Histoires extraordinaires dit que c’est en 1811 ou 1813 que le Monsieur est né ; en tout cas une chose est sûre, on fête le 160 ième anniversaire de sa mort). Ce sera donc le premier auteur que je lirai de cette manière (je n’avais même pas lu Double assassinat dans la rue Morgue : honte sur moi !) Il est dans ma PAL depuis 1995 (double honte sur moi !)

Résumé

C. Auguste Dupin enquête, avec son acolyte dont on ne connaît pas le nom (et qui ne sert pas grand chose à Dupin à part pour décrire l’aventure), sur un double meurtre qui a eu lieu dans la rue Morgue à Paris. Ce fait divers est décrit dans les journaux comme suit :

« Double assassinat des plus singuliers. – Ce matin, vers trois heures, les habitants du quartier Saint-Roch furent réveillés par une suite de cris effrayants, qui semblaient venir du quatrième étage d’une maison de la rue Morgue, que l’on savait occupée en totalité par une dame l’Espanaye et sa fille, mademoiselle Camille l’Espanaye. Après quelques retards causés par des efforts infructueux pour se faire ouvrir à l’amiable, la grande porte fut forcée avec une pince, et huit ou dix voisins entrèrent, accompagnés de deux gendarmes.


Cependant les cris avaient cessé ; mais au moment où tout ce monde arrivait pêle-mêle au premier étage, on distingua deux fortes voix, peut-être plus, qui semblaient se disputer violemment, et venir de la partie supérieure de la maison. Quand on arriva au second palier, ces bruits avaient également cessé, et tout était parfaitement tranquille. Les voisins se répandirent de chambre en chambre. Arrivés à une vaste pièce située sur le derrière, au quatrième étage, et dont on forcera la porte qui était fermée, avec la clef en dedans, ils se trouvèrent en face d’un spectacle qui frappa tous les assistants d’une terreur non moins grande que leur étonnement.

La chambre était dans le plus étrange désordre, – les meubles brisés et éparpillés dans tous les sens. Il n’y avait qu’un lit, les matelas en avaient été arrachés et jetés au milieu du parquet. Sur une chaise, on trouva un rasoir mouillé de sang ; dans l’âtre, trois longues et fortes boucles de cheveux gris, qui semblaient avoir été violemment arrachées avec leurs racines. Sur le parquet gisaient quatre napoléons, une boucle d’oreille ornée d’une topaze, trois grandes cuillers d’argent, trois plus petites en métal d’Alger, et deux sacs contenant environ quatre mille francs en or. Dans un coin, les tiroirs d’une commode étaient ouverts et avaient sans doute été mis au pillage, bien qu’on y ait trouvé plusieurs articles intacts. Un petit coffret de fer fut trouvé sous la literie (non pas sous le bois de lit) ; il était ouvert, avec la clef dans la serrure. Il ne contenait que quelques vieilles lettres et d’autres paiers sans importance.

On ne trouva aucune trace de madame l’Espanaye ; mais on remarqua une quantité extraordinaire de suie dans le foyer ; on fit une recherche dans la cheminée, et, – chose horrible à dire ! – on en tira le corps de la demoiselle, la tête en bas, qui avait été introduit de force et poussé par l’étroite ouverture jusqu’à une distance considérable. Le corps était tout chaud. En l’examinant on découvrit de nombreuses excoriations, occasionnées sans doute par la violence avec laquelle il y avait été fourré, et qu’il avait fallu employer pour le dégager. La figure portait quelques fortes égratignures, et la gorge était stigmatisée par des meurtrissures noires et de profondes traces d’ongles, comme si la mort avait eu lieu par strangulation.

Après un examen minutieux de chaque partie de la maison, qui n’amena aucune découverte nouvelle, les voisins s’introduisirent dans une petite cour pavée, située sur les derrières du bâtiment. Là gisait le cadavre de la vieille dame, avec la gorge si parfaitement coupée, que, quand on essaya de le relever, la tête se détacha du tronc. Le corps, aussi bien que la tête, était terriblement mutilé, et celui-ci à ce point qu’il gardait à peine une apparence humaine.

Toute cette affaire reste un horrible mystère, et jusqu’à présent on n’a pas encore découvert, que nous sachions, le moindre fil conducteur.« 

Mon avis

Cette nouvelle est construite en quatre grandes parties. Dans un premier temps, le narrateur apporte son point de vue sur les facultés analytiques, sur l’imagination, l’ingénuosité et sur la supériorité du jeu de dame sur le jeu d’échecs (accusé d’une trop grande complexité (toutes les pièces ont un mouvement différent) : celui qui gagne est celui qui a fait le moins de fautes d’inattentions et pas celui qui a su le mieux analyser le jeu) et sur le whist (jeu de carte où les facultés analytiques des joueurs s’exercent le mieux). Après cet avis général, le narrateur en vient à nous parler de sa rencontre avec Dupin, être humain avec de grandes facultés analytiques(dont il nous donne un exemple).

Puis, le narrateur nous décrit le fait divers mais non à travers d’un récit mais de coupures de presse (c’est assez original : en tout cas, je n’ai jamais vu ça dans mes lectures).

Dupin décide alors d’enquêter sur ce fait divers. Ils se rendent tous les deux rue Morgue. Après une analyse minutieuse de la scène de crime Dupin part : il a résolu l’affaire. Son crédo est différent de celui de Sherlock Holmes. Dupin affirme qu’il faut montrer que ce qui est impossible à vue de nez est en réalité possible pour trouver l’explication du mystère. Ainsi au début on pourrait penser que c’est un mystère de chambre close mais Dupin montrera que non.

Dans la quatrième partie c’est la conclusion de l’affaire par la désignation du responsable des crimes. Dupin n’est pas guidé par l’idée de sauver l’innocent arrêté injustement mais par le plaisir d’exercer ses méninges. Il ai au courat qu’il est supérieur à la police. C’est cependant un personnage sympathique avec un caractère particulier (il n’aime que la nuit). Son seul « extra »dans un budget serré c’est les livres (si après ça il ne vous apparaît pas comme quelqu’un de sympathique). C’est un mélange de Sherlock Holmes et d’Harry Dickson (parce qu’il apparaît dans des histoires à caractère fantastique). D’ailleurs le dénouement m’a fortement rappelé le dénouement d’une des histoires de Jean Ray. Je comprends donc mieux pourquoi Double assassinat dans la rue Morgue est considéré comme précurseur de la nouvelle policière.

Quant au style de Poe, il ne peut qu’être qualifié d’admirable. Tout en étant direct, il arrive à créér en peu de mot un suspense et une ambiance très « sanguinolente ». Je trouve personnellement que ce style correspond bien aux nouvelles. J’aimerais bien savoir ce que cela donne dans son roman Les aventures d’Arthur Gordon Pym dont Julien a fait une chronique ici. De quoi encore enrichir ma LAL… ne jamais prendre de bonnes résolutions c’est encore pire après !

P.S. : J’ai trouvé la phrase qui a inspiré Fabrice Bourland. « Je l’observais dans ces allures, et je rêvais souvent à la vieile philosophie de l’âme double, – je m’amusais de l’idée d’un Dupin double, – un Dupin créateur et un Dupin analyste. »

D’autres avis

Ceux de Nihil, Papillon

Des avis sur le recueil Histoires extraordinaires : Les chats de bibliothèque, Biblioblog, awa74, Andy, Anne

N’hésitez pas si vous avez d’autres avis à me les signaler parce qu’il y en a vraiment beaucoup ; j’ai un peu la flemme de chercher … mais très envie de connaître l’avis d’autres personnes.

Références

Histoires extraordinaires de Edgar Allan Poe – traduction de Charles Baudelaire (Bibliothèque Lattès, 1995)

À noter que beaucoup de nouvelles sont disponibles sur internet (sur Wikisource par exemple) puisque tombées dans le domaine publique.

2 commentaires

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